Depuis le CES 2026, le discours est rodé chez tous les constructeurs : couverture record de l’espace BT.2020, luminosité en hausse, pureté chromatique inédite. Trois tests complets plus tard, mes mesures racontent une tout autre histoire. La luminosité ne doit rien au RGB.
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La couverture colorimétrique explose, mais elle ne prédit plus rien. Et sur ces trois téléviseurs, le classement des couvertures BT.2020 est très exactement l’inverse de celui des notes. Prenons le temps de démonter tout ça afin de mieux comprendre ce que cette technologie apporte réellement – et elle apporte beaucoup, mais pas là où on nous le raconte.
Un rappel s’impose, parce qu’il conditionne tout le reste. Un écran LCD n’émet pas de lumière, il en bloque. Derrière la dalle, un rétroéclairage éclaire en permanence et les cristaux liquides font office de volets. Depuis une dizaine d’années, ce rétroéclairage repose sur des LED bleues associées à une couche de quantum dots qui convertit une partie de ce bleu en rouge et en vert pour recomposer un blanc. Ce blanc traverse ensuite les filtres colorés de la dalle. À chaque étape, on perd de la lumière et on élargit les pics spectraux : autrement dit, on dilue la pureté des couleurs avant même qu’elles n’atteignent l’œil.
Le RGB Mini LED renverse la logique. Le rétroéclairage est constitué de diodes rouges, vertes et bleues distinctes, pilotables séparément. Sur le Samsung R95H, ces trios mesurent 90 micromètres chacun et émettent directement les primaires, sans conversion. La lumière n’est plus transformée puis filtrée : elle est produite d’emblée à la bonne longueur d’onde.
Les conséquences sont triples. Les primaires deviennent plus pures, donc le gamut s’élargit mécaniquement. Le rendement grimpe sur les teintes saturées, puisqu’on ne jette plus l’essentiel du spectre dans un filtre coloré. Et surtout, le local dimming devient chromatique : chaque zone peut désormais être éclairée dans une dominante, et non plus seulement plus ou moins fort.
C’est ce troisième point qui est techniquement le plus fort, et curieusement le moins mis en avant. Un rétroéclairage classique ne sait que doser une intensité. Un rétroéclairage RGB doit doser une intensité et une teinte, zone par zone. C’est une promesse formidable, et c’est aussi un piège redoutable pour les ingénieurs, comme on va le voir.
Un mot sur le vocabulaire, parce que le flou est soigneusement entretenu. Sony parle de True RGB, piloté par son système RGB Backlight Master Drive Pro.
Hisense parle de RGB Mini LED, technologie qu’il a été le premier à commercialiser fin 2025 avec le monumental 116UX, déclinée cette année en formats grand public avec les séries UR8S et UR9S.
Samsung, lui, refuse l’étiquette Mini LED et revendique le terme Micro RGB : ses diodes descendent sous la barre des 100 micromètres, ce qui n’est plus tout à fait du Mini LED au sens strict, sans être pour autant du Micro LED où chaque pixel serait émissif.
Ces différences d’appellation recouvrent des choix d’implémentation réels, mais le principe physique reste identique dans les trois cas : un rétroéclairage à primaires séparées derrière une dalle LCD. Ce qui sépare vraiment ces téléviseurs, ce n’est pas la taille des diodes. C’est l’électronique qui les pilote, et je vais y revenir.
Commençons par le chiffre que tous les constructeurs mettent en avant : la couverture de l’espace BT.2020, le plus large des espaces colorimétriques normalisés pour la vidéo, celui vers lequel toute l’industrie est censée tendre.
Dans mes relevés, le Samsung 75R95H arrive en tête avec 94,78 % de couverture.
Et le Sony Bravia 9 II ferme la marche à 87,86 %, en retrait de ses deux rivaux.
Or, à l’issue de ces trois tests, j’ai attribué 10 sur 10 au Sony, 9 sur 10 au Hisense et 8 sur 10 au Samsung. Le classement des couvertures BT.2020 est l’exact inverse du classement des notes.
Le phénomène ne s’arrête pas là. Si l’on regarde la fidélité colorimétrique en HDR, le Bravia 9 II affiche un Delta E moyen de 0,55 en mode Professionnel, l’une des meilleures valeurs que j’aie mesurées toutes technologies confondues, LCD comme OLED, et l’une des rares à s’approcher des LG 77C6 et 55G5 à 0,51.
Le Hisense UR9S suit avec 0,70 en mode Filmmaker. Le Samsung R95H arrive à 1,55, ce qui reste excellent dans l’absolu mais représente une dalle moins bien calibrée en sortie d’usine. Rappel, plus le Delta E moyen est faible et mieux c’est. Là, l’ordre correspond exactement aux notes.
Autrement dit, sur ces trois modèles, avec les réglages par défaut (conditions de mes mesures), la couverture colorimétrique n’a aucun pouvoir prédictif sur la qualité d’image, alors que la fidélité colorimétrique en a un, direct et complet.
Un dernier relevé achève de le démontrer, et il vient de chez Hisense. La série UR8S, moins chère et positionnée sous l’UR9S, couvre 95,53 % du BT.2020 dans mes mesures : davantage que les trois téléviseurs de ce bilan. C’est le meilleur score de couverture de toute ma base de mesures. Et pourtant, le UR8S sortait de carton avec un Delta E moyen de 7,83 en SDR, une dérive parfaitement visible à l’œil nu, contre 2,87 pour le UR9S. En HDR, 2,7 contre 0,70. Le téléviseur qui couvre le plus large est aussi celui qui affiche les couleurs les plus fausses.
La couverture d’un espace colorimétrique mesure ce qu’un téléviseur est capable d’afficher. Elle ne dit strictement rien de ce qu’il affiche réellement. C’est une capacité, pas une performance – et à partir d’un certain seuil, elle cesse de discriminer quoi que ce soit.
Venons-en à la question de fond. Si le chiffre ne prédit pas la qualité d’image, à quoi sert-il ? La réponse mérite d’être formulée sans détour : aujourd’hui, dans l’immense majorité des cas, passer de 88 % à 95 % de couverture BT.2020 n’affiche pas une seule couleur supplémentaire dans vos films.
La raison tient à une confusion entretenue depuis le lancement du HDR. Le BT.2020 est un conteneur, pas un espace de travail. Le HDR10, le HDR10+ et le Dolby Vision signalent tous des coordonnées BT.2020, mais l’étalonnage est réalisé, dans la quasi-totalité des productions, à l’intérieur d’un sous-ensemble P3-D65. Le workflow recommandé par Dolby est explicite : transformation vers Rec. 2020, puis application d’un limiteur de gamut P3-D65.
Les moniteurs de mastering eux-mêmes n’y échappent pas. Le Sony BVM-HX3110, référence de la post-production HDR dans les grands studios, ne couvre pas intégralement le BT.2020.
Un coloriste ne peut pas valider une couleur qu’il ne voit pas sur son moniteur. Détail qui n’en est pas un : le Bravia 9 II atteint 4 063 cd/m² en pic, soit très précisément le niveau de ce moniteur de référence.
Sony n’a pas conçu son téléviseur pour dépasser un standard, mais pour le rejoindre – ce qui en dit long sur la philosophie de la marque, et accessoirement sur sa couverture BT.2020 volontairement plus modeste.
Les six à sept points de BT.2020 supplémentaires du Samsung correspondent donc à une zone du diagramme de chromaticité que presque aucun contenu commercial n’occupe aujourd’hui. Presque, parce qu’il existe une minorité de titres Ultra HD Blu-ray dont l’étalonnage déborde ponctuellement du P3, sur des rouges de feu, des verts de végétation ou des bleus profonds. On parle de quelques pour cent des pixels, sur quelques plans, dans quelques films.
Pour un acheteur, cela se traduit en trois règles simples. La couverture DCI-P3 reste le seul critère colorimétrique réellement utile en 2026, et il faut viser plus de 97 %, ce que font largement nos trois candidats, avec 99,37 % pour le Samsung, 99,16 % pour le Hisense et 97,99 % pour le Sony.
Le chiffre BT.2020 est un indicateur de potentiel à long terme, pas de rendu immédiat. Enfin, un gamut large mal maîtrisé dégrade activement l’image : si le tone mapping et la gestion du gamut sont approximatifs, on obtient des teintes survitaminées et des tons chair orangés. Mieux vaut un téléviseur qui couvre moins et respecte davantage. C’est très exactement le résultat de ce comparatif.






