Accueil / Tech News / Controverse autour de la solution Navier-Stokes par OpenAI : le chercheur d’Anthropic sort du silence

Controverse autour de la solution Navier-Stokes par OpenAI : le chercheur d’Anthropic sort du silence

Recevez tous les soirs un résumé de l’actu importante avec Le Récap’

Dans toute équation, il y a des variables. Et l’une d’elles demeurait une franche inconnue : Levent Alpöge. Ce mathématicien, collègue de Tristan Buckmaster (mathématicien à l’université de New York), n’était pour l’instant pas entré pleinement dans la polémique autour des équations de Navier-Stokes. Il laissait jusqu’à présent son binôme porter seul les accusations contre OpenAI.

Pour qui n’a pas suivi le détail de l’affaire, rappelons brièvement les faits. L’institut de mathématiques Clay offre un million de dollars (environ 860 000 euros) à quiconque parviendra à résoudre l’un des sept problèmes du prix du millénaire, dont ces fameuses équations de Navier-Stokes. À ce jour, un seul des sept problèmes a été résolu (la conjecture de Poincaré).

Ces équations, qui ont des applications très pratiques, décrivent la manière dont les fluides s’écoulent, des courants marins aux vents. Une question demeure cependant : est-ce qu’un fluide reste forcément « sage » ou peut-il « exploser », et engendrer des vitesses infinies dans le fluide ? En somme, y a-t-il un point de rupture, une singularité dans l’affaire ?

Tristan Buckmaster et Levent Alpöge n’étaient pas directement en train de résoudre ces équations, mais travaillaient depuis un an sur des calculs très proches. Les résultats obtenus sur des équations cousines ont été mis en ligne le 8 septembre et plusieurs mathématiciens ont salué ce travail, dont Terence Tao, médaille Fields 2006.

Or, en parallèle de ces publications, Tristan Buckmaster a chargé OpenAI, une entreprise célèbre pour avoir lancé ChatGPT ! Le mathématicien a accusé la firme de Sam Altman de s’être accaparé leur piste de recherche et d’avoir fait pression pour rayer le nom d’Alpöge de toute publication conjointe, au motif qu’il travaille pour Anthropic, le grand rival d’OpenAI.

D’abord discrète, OpenAI a annoncé quelques heures plus tard ses propres avancées sur Navier-Stokes. Le laboratoire d’intelligence artificielle dit avoir mobilisé 10 000 agents IA pour résoudre le problème. Dans le même temps, l’entreprise a cherché à calmer le jeu et à contester les accusations de Tristan Buckmaster.

De nombreuses prises de parole se sont succédé. Outre Tristan Buckmaster, qui campe sur ses positions, plusieurs responsables d’OpenAI ont aussi fini par publier des messages censés montrer que le mathématicien se trompe – et qu’au contraire de ce qui est allégué, OpenAI aurait été très ouverte à l’idée d’une coopération entre Buckmaster-Alpöge et elle.

Par ailleurs, OpenAI considère que les résultats avancés de ses équipes et agents sont de toute façon différents des travaux menés par l’autre équipe. Des interrogations demeurent cependant, dans la mesure où le duo Buckmaster-Alpöge a mobilisé un service IA d’OpenAI (Codex) et qu’un accès frauduleux et inavoué n’a pas été pleinement écarté.

Face aux démentis publiés par Sam Altman et par Sébastien Bubeck, qui dirige l’équipe de mathématiques d’OpenAI, Levent Alpöge a finalement livré sa propre version des faits sur les réseaux sociaux, ce mardi 8 septembre. Et son récit dresse le portrait d’une entreprise s’emballant face à ce qui n’était, au départ, qu’une simple aventure mathématique entre deux passionnés.

unfortunately i contacted them on the night of wednesday, september 2nd making the following points1. i had intel they had information about math work i was doing and a few days before they had spun up a group to try to compete.2. i emphasized and reemphasized mine was a… https://t.co/MreJNmPBTQ

Ce que prétend d’abord Levent Alpöge, c’est qu’il a tenté d’éteindre l’incendie avant même qu’il ne se déclare publiquement. Dès le 2 septembre, au moment où OpenAI commençait à s’alarmer face aux rumeurs de réussite d’Anthropic, le mathématicien assure les avoir contactés pour clarifier la situation.

Il leur a martelé qu’il s’agissait d’une « collaboration mathématique strictement personnelle » qui durait depuis un an, et en aucun cas d’une offensive institutionnelle de la part d’Anthropic – les deux entreprises sont particulièrement opposées l’une à l’autre, dans un milieu très concurrentiel, et les maths sont l’un des domaines où elles bataillent lourdement.

L’intéressé avait d’ailleurs prévenu OpenAI que leur binôme était un « heureux utilisateur » de leurs outils (Codex et Astra, ce dernier étant le modèle d’IA public le plus avancé de l’entreprise à ce jour), au même titre que Claude (le modèle d’Anthropic), et qu’ils comptaient évidemment tous les créditer. Tout était censé aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mais la machine OpenAI était déjà lancée. Pour Alpöge, la réaction de l’entreprise a été disproportionnée : la manœuvre d’OpenAI était « assez dingue, peu stratégique et inutile, puisque de mon côté, il s’agissait surtout de moi et de Claude en train de passer un bon moment à tester des trucs au hasard dans notre coin, plutôt que de quoi que ce soit d’institutionnel. »

Le point culminant du témoignage d’Alpöge concerne les négociations en coulisses.

Il confirme factuellement l’accusation la plus grave portée par son confrère : la tentative d’éviction. « En entendant la conversation bruyante dans le couloir, et surtout la partie où un prix du millénaire a été proposé à condition que je sois simplement retiré de l’article, il était assez clair que les dés étaient jetés et que les choses étaient verrouillées. »

Alpöge a surtout tenu à saluer l’intégrité de son collègue Tristan Buckmaster, qui, à ses yeux, n’a pas cédé face à la pression financière et académique, et qui a osé prendre la parole publiquement, malgré la puissance d’OpenAI, médiatique et réputationnelle, et malgré les risques pour sa propre carrière.

« Il était assez clair que les dés étaient jetés et que les choses étaient verrouillées. »

« Il est resté fidèle à ses principes lors des appels et des négociations tendus, refusant immédiatement le rêve de sa carrière et un prix d’un million de dollars pour moi, l’espèce d’idiot confus de notre collaboration », a-t-il écrit sur X. « Tristan est le mathématicien par excellence », qui n’a que faire des honneurs. Un peu à la Richard Feynman, en somme.

D’ailleurs, pour expliciter le détachement de son partenaire, Alpöge a décrit la scène à laquelle il a assisté après ce refus : quinze minutes plus tard, Buckmaster avait « les pieds sur son bureau avec trois orteils dépassant de ses chaussettes trouées », avant que les deux amis ne passent les heures suivantes au téléphone à « juste rigoler » de la situation.

Pour sa part, Levent Alpöge se montre surtout dépité par la tournure des événements. Il affirme qu’il n’en avait strictement rien à faire d’être le premier auteur et qu’il aurait été « emballé de collaborer » avec les équipes d’OpenAI, avec qui il n’a aucune animosité personnelle. Il assure qu’il ne s’agissait pas de saboter OpenAI non plus.

Dans les deux camps, le million de dollars n’est pourtant gagné par personne. L’institut Clay classe toujours le problème de Navier-Stokes parmi les non résolus, et les preuves rendues publiques portent sur des versions « forcées » des équations – avec un terme extérieur ajouté. Il faudra de toute façon vérifier les différents travaux proposés.

C’est une étape vers le prix, pas le sommet, qui concerne, lui, les équations non forcées.

Depuis le début de cette affaire, OpenAI et ses employés, de Sam Altman à Sébastien Bubeck, ont répété publiquement qu’ils auraient tous préféré coopérer et collaborer, pour que personne ne soit laissé sur le bas-côté et pour éviter tout drame, avec en ligne un seul et même objectif partagé : les progrès et les découvertes pour le bien commun.

Paradoxalement, à défaut de se réconcilier sur ce sujet, Levent Alpöge est du même avis. L’affaire s’est muée en guerre de tranchées corporatiste, au lieu d’une avancée historique où les chercheurs et les différents laboratoires d’intelligence artificielle auraient pu s’unir pour repousser les frontières des mathématiques.

« J’aime l’idée que les laboratoires coopèrent, et encore plus sur le progrès scientifique », a conclu l’intéressé. « C’est vraiment dommage ! »

Découvrez les nombreux avantages de Numerama+.

Origine de l’article : lire l’article original

Traduction