© Image générée par Gemini – Sonars IoT : ces bouées intelligentes repèrent les requins avant qu'ils n'approchent
Pendant des décennies, protéger une plage des requins signifiait tendre des filets et des lignes appâtées qui piégeaient et tuaient sans distinction dauphins, tortues et raies. Une méthode brutale, souvent inefficace, et désastreuse pour l'écosystème. Aujourd'hui, une bouée solaire ancrée à quelques centaines de mètres du rivage fait le même travail sans verser une goutte de sang. Elle ne tue rien. Elle observe, reconnaît l'animal et prévient les secours.
Le système repose sur un constat simple : mesurer une silhouette ne suffit pas à l'identifier. Un gros dauphin et un requin peuvent afficher le même gabarit sous l'eau. Le sonar seul déclencherait donc une avalanche de fausses alertes. C'est là qu'intervient un logiciel d'intelligence artificielle, entraîné à lire les échos acoustiques renvoyés par les animaux — un apprentissage continu, où chaque nouvelle détection confirmée affine le modèle, à l'image de la reconnaissance faciale.
Ce logiciel croise trois variables. La taille d'abord, le système se concentrant sur les cibles de 2 mètres ou plus — seuil retenu parce que les attaques mortelles impliquent quasi exclusivement des individus de cette taille. La vitesse de nage ensuite, calculée en continu. Mais le critère décisif reste la signature natatoire, c'est-à-dire la manière de se propulser. Les mammifères marins, dauphins ou phoques, battent de la queue verticalement ou ondulent rapidement. Le requin, lui, se déplace par un balancement latéral de la caudale, de gauche à droite, régulier et continu. Cette empreinte de mouvement est presque une carte d'identité. En la comparant à une base de modèles de nage, l'algorithme isole le requin et écarte les animaux inoffensifs, avant de transmettre son verdict.
La technologie de référence dans ce domaine est le Clever Buoy, développé par la société australienne Shark Mitigation Systems (aujourd'hui rebaptisée SM8). Elle repose sur des sonars multifaisceaux Tritech Gemini 720is disposés sur le fond marin, capables de balayer en temps réel la colonne d'eau. Selon le fondateur Craig Anderson, le taux de détection annoncé atteint 90 % en conditions opérationnelles. Ce chiffre vient de tests internes et de premières évaluations en milieu contrôlé, à mettre en regard des résultats de terrain, plus nuancés.
Repérer l'animal ne sert à rien si l'information met trop de temps à remonter. La chaîne d'alerte a donc été pensée pour la vitesse. Quand un nœud sous-marin identifie un requin, il transmet sous l'eau la position et la vitesse de la cible vers une passerelle de surface, le plus souvent une bouée alimentée par des panneaux solaires. Celle-ci joue les relais et bascule aussitôt les données vers une station à terre ou vers le cloud, via modem radio, réseau cellulaire ou liaison satellite — le Clever Buoy utilise notamment le réseau satellitaire Inmarsat.
En quelques secondes, les sauveteurs reçoivent une alerte sur leur smartphone ou leur tablette, sous forme de SMS ou via une application dédiée. Le message précise l'emplacement du requin et évalue le niveau de menace, de quoi décider d'une évacuation ou d'une fermeture de plage. Le dispositif peut aussi parler directement au public : déclenchement de sirènes, changement de couleur des drapeaux, publication sur des fils d'information de sécurité et des cartes interactives. Certains réseaux vont plus loin. Si un requin franchit une limite fixée, par exemple à 400 mètres du rivage, le système peut lancer automatiquement l'alarme et offrir aux baigneurs environ deux minutes pour sortir de l'eau.
Reste à ne pas survendre la promesse. Ces bouées détectent et alertent, elles ne dressent aucune barrière et n'empêchent pas physiquement un requin d'approcher. Le mot de bouclier serait trompeur : il s'agit d'un système de surveillance, pas d'un champ de force. Et sa portée a des limites bien concrètes, mises en évidence lors d'un essai terrain indépendant mené par le gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud.
Si les transducteurs affichent une capacité théorique de 60 à 80 mètres en eau profonde, la réalité côtière est bien plus modeste. Lors d'un essai australien conduit à Hawks Nest (Port Stephens), en collaboration avec l'Université de Technologie de Sydney, la distance maximale de détection confirmée par caméra sous-marine n'a atteint que 28 mètres — aucun des requins blancs enregistrés au-delà de 42 mètres n'avait été détecté par la bouée. L'enquête a conclu que le calibrage du sonar pour le profil du fond et la profondeur d'eau est une condition essentielle du bon fonctionnement du système. D'autres tests créditent le logiciel d'un taux de détection de 45 % dans un rayon de 46 mètres, et les réseaux de surveillance côtière tablent en général sur un maximum de 50 mètres pour conserver une image assez nette.
En clair, l'identification précise d'un requin suppose qu'il évolue dans une fenêtre de 28 à 50 mètres autour de la bouée, selon la configuration de la plage. C'est pourquoi ces bouées ne travaillent jamais seules. Elles s'intègrent à un ensemble plus large où chaque maillon compense les angles morts des autres : les drones IA comme le programme SharkEye (Benioff Ocean Science Laboratory, UC Santa Barbara), entraîné sur plus de 15 000 images et atteignant une précision de 92 % pour détecter les grands requins blancs en vol, les applications publiques, et les patrouilles humaines. À noter que le Clever Buoy peut également détecter les requins bagués par radio, ajoutant une couche d'information aux seules détections sonar. L'apport de ces bouées n'est pas de bloquer le requin. Il est de le voir venir sans tuer tout ce qui l'entoure.
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