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Et si la vie pouvait apparaître dans un ordinateur ? La frontière devient de plus en plus troublante

Dès que l’on parle d’intelligence, on retrouve toujours les neurones, ces cellules vivantes qui sont les briques élémentaires de tous les systèmes nerveux existants sur Terre. Mais dans l’évolution, la vie a précédé l’intelligence. Cela veut-il dire que la vie est nécessaire à une véritable intelligence ?

Les neurones sont les cellules universelles de l'intelligence telle que nous la connaissons. Par cellules universelles, j'entends qu'elles sont toujours présentes, si l'on exclut certaines formes d'intelligence comme celles des végétaux ou d'organismes unicellulaires et multicellulaires. Mais dans tous les cas, ce sont toujours des êtres vivants.

D'un point de vue biologique, il est certain que la vie a précédé l'intelligence, celle-ci étant le résultat de l'évolution, sélectionnée pour ses avantages adaptatifs. C'est entre autres cette constatation, qui a conduit un groupe de chercheurs a initier une nouvelle discipline en septembre 1987 appelée « Artificial Life » (Alife). J'ai contribué à son développement en France quelques années plus tard, en publiant le premier livre sur ce sujet (La vie artificielle, ed. Hermès, 1994). C'était une période où l'IA était dans une impasse, après l'échec des systèmes experts peu adaptés à l'apprentissage, et des réseaux de neurones artificiels encore inexploitables en pratique.

L'objectif du domaine tel que défini par Christopher Langton, son principal fondateur, est une meilleure compréhension du vivant et plus généralement des phénomènes complexes. Il s'agit d'abstraire les principes dynamiques fondamentaux sous-tendant les phénomènes biologiques pour recréer ces dynamiques, en particulier sur des ordinateurs. Alors que la recherche en biologie est essentiellement analytique, cherchant à décomposer des phénomènes en leurs constituants élémentaires, la vie artificielle adopte une démarche inverse, synthétique, pour faire émerger des phénomènes complexes à partir des interactions d'unités élémentaires.

Une question centrale de la vie artificielle est : la vie est-elle possible sur un autre support que la matière organique carbonée ? En particulier est-elle possible dans la mémoire d'un ordinateur ?

Un grand nombre de travaux ont abordé cette question, comme ceux de Tom Ray en 1991 avec le projet « Tierra ». Il s'agit d'une sorte de biosphère numérique où les organismes sont des petits codes informatiques conçus pour se copier et se reproduire, et qui se disputent l'espace mémoire et le temps de calcul du processeur pour survivre. Tom Ray a montré l'émergence spontanée de parasites qui détournent le code d'autres programmes pour se reproduire, ainsi que des comportements encore plus complexes. J'ai moi-même développé un écosystème virtuel « LifeDrop » simulant l'évolution de petites bestioles artificielles dans une goutte d'eau à la fin des années 1990.

Tout est question de définition sur un concept aussi fondamental que celui de la vie. Il n'y a en effet aucun consensus sur une définition qui serait adoptée par l'ensemble de la communauté scientifique, tous domaines confondus. Au sein même du domaine de la vie artificielle, cette question fait toujours l'objet de nombreux débats, travaux et publications.

Un problème similaire existe avec l'intelligence artificielle et la définition de l'intelligence. Si l'on admet que l'intelligence d'une IA est bien réelle, elle est loin d'être équivalente à celle d'un humain ou de tout autre créature vivante. Personnellement, je pense que la vie, tout comme l'intelligence ou la conscience, sont les propriétés émergentes de formes particulières de systèmes complexes. Il me semble que les architectures neuromimétiques actuelles sont encore très loin de refléter cette complexité.

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