© Collagery – Des programmes d’IA capables d’enchaîner seuls toutes les étapes d’une cyberattaque sont déjà entre les mains de pirates.
Depuis le 19 octobre, les alertes de cybersécurité s'enchaînent, au point que certains parlent de “black october” sur les réseaux sociaux. Derrière ce bruit, un même sujet revient sans cesse : l'intelligence artificielle. Elle trouve des failles (des erreurs dans le code qui laissent une porte ouverte aux pirates) bien plus vite qu'avant. Elle aide aussi des pirates à attaquer en masse grâce à des agents IA, des programmes qui enchaînent seuls toutes les étapes d'une attaque, de la recherche d'une faille jusqu'à l'intrusion.
Mercredi 21 octobre dans l'après-midi, les internautes qui cherchaient le site de leur préfecture sont ainsi tombés sur une page de maintenance, tout comme ceux qui se rendaient sur impots.gouv ou Météo-France. Le CERT-FR, centre d'alerte de l'ANSSI (l'agence chargée de la cybersécurité de l'État), venait de publier son alerte sur PHP2Shell.
Ce surnom désigne deux failles de PHP, le langage qui fabrique les pages de près de 70 % des sites web (WordPress, beaucoup de boutiques en ligne, nombre de sites publics). Elles permettent de prendre le contrôle d'un serveur (l'ordinateur qui héberge un site) à distance, sans mot de passe. La veille, l'Union européenne avait déjà tiré la sonnette d'alarme.
À la demande de l'ANSSI, le ministère de l'Intérieur a procédé à la mise en maintenance préventive de l'ensemble de ses sites internet exposés à une vulnérabilité critique de sécurité.
Aucun des sites coupés n'avait été piraté. Néanmoins, l’État a préféré débrancher sans attendre : plus de 600 000 serveurs utilisent PHP sur l'Internet français, selon l'ANSSI, citée par ActuIA. Ces failles dormaient dans le code depuis plus de 10 ans, et c'est l'IA qui a permis de les débusquer. Wiz, l'une des entreprises à l'origine de la découverte, les classe “parmi les vulnérabilités les plus graves jamais trouvées dans PHP, et sans doute dans l'histoire du logiciel”, sur son blog.
Dans les 10 h précédant l'annonce publique, nous avons vu des milliers de tentatives d'exploitation sur notre réseau. On est passé à des dizaines de milliers dans les 45 min suivant l'annonce, à des centaines de milliers en 2 h, et à des millions maintenant.
Ces chiffres du patron de Cloudflare, entreprise qui protège une large part des sites mondiaux, ont été repris par Reuters. Une tentative reste toutefois loin d'une intrusion : au 22 octobre, l'agence étasunienne de cybersécurité CISA n'avait pas classé PHP2Shell parmi les failles effectivement exploitées.
La même semaine, un autre pilier du Web a vacillé. eMudhra, société indienne qui délivre des certificats HTTPS (le petit cadenas qui garantit qu'on se trouve bien sur le vrai site), protégeait huit d'entre eux avec des clés secrètes réduites à des nombres inférieurs à 256. L'une valait tout simplement 4. N'importe qui aurait pu fabriquer un faux site bancaire muni d'un cadenas en règle, avant que les navigateurs ne bloquent ces certificats. Le même jour que PHP2Shell, GitLab, plateforme où les entreprises stockent le code de leurs logiciels, corrigeait de son côté une faille notée 10 sur 10, présente depuis 2014.
🚨 CRITICAL: GitLab flaw (CVSS 10.0) affects 12 years of releases.CVE-2026-110264 could allow unauthenticated remote code execution on self-managed servers.Read – https://t.co/frrfCwYlgp
Face à cet afflux, les géants de l'IA misent sur la même arme pour se défendre. Anthropic a ainsi élargi l'accès à Claude Mythos, un modèle si puissant que l'entreprise refuse de le rendre public.
Trouver les failles ne forme que la moitié de l'équation ; leur exploitation s'automatise elle aussi. Le 22 septembre, la société de sécurité Gambit a reconstitué la campagne d'un pirate qui confiait presque tout le travail à trois outils d'IA gratuits et librement réutilisables. Entre le 10 et le 15 septembre, celui-ci avait lancé 105 attaques et compromis au moins 27 entreprises, pour un peu plus de 25 $ par cible en moyenne, selon le rapport de Gambit.
Plus de 600 000 cartes bancaires ont été dérobées, et dans un cas, la routine de nettoyage de l'agent a elle-même détruit les données de la victime.
Les cartes provenaient de deux sociétés. Coût total estimé de l'opération : entre 12 000 et 18 000 $, le prix d'une voiture d'occasion pour un butin de plusieurs centaines de milliers de cartes.
Le 19 octobre, la société NorForge a ouvert les coulisses de Cairn, l'un de ces outils. Son chercheur Snorre Fagerland a repéré plus de 20 tableaux de bord, ceux d'où les pirates pilotent leurs agents, laissés sans protection. Il a ainsi pu observer les attaques en direct. Le groupe le plus actif, sinophone, menait plus de 1100 projets d'attaque, surtout contre des boutiques en ligne, pour environ 5 $ la tentative et un taux de réussite proche de 10 %.
🌐 🚨 EXPOSED CAIRN PANELS REVEAL AI-AGENT WEBSITE INTRUSION CAMPAIGNSecurity firm NorForge says it found more than 20 internet-exposed panels of Cairn, an AI agent platform, likely tied to malicious operations in which autonomous agents probed and broke into websites. Reuters… pic.twitter.com/yKPmvD5RY4
Reuters a recensé plus de 100 entreprises victimes, dont John Deere, SharkNinja et Cummins. Fin septembre, un outil du même genre a servi contre des banques sud-coréennes. CrowdStrike a retrouvé sur des serveurs laissés ouverts les traces d'ARTEX, un outil chinois d'agents IA conçu au départ pour les tests d'intrusion (simulations d'attaque commandées par les entreprises pour repérer leurs propres failles). Des données ont été dérobées, notamment chez la Shinhan Bank.
Cette activité montre comment les acteurs malveillants intègrent l'IA agentique à leurs méthodes offensives existantes, ce qui leur permet de démultiplier leurs opérations de façon exponentielle.
Un humain choisit toujours les cibles, et la plupart des attaques échouent. Mais le coût d'une intrusion s'effondre et sa cadence s'emballe : un seul opérateur peut désormais mener des dizaines d'offensives en parallèle.
L'expression a été popularisée par un post publié le 22 octobre par AISafetyMemes, un compte militant qui alerte sur les dangers de l'IA. Il présentait les 48 h écoulées comme les pires de l'histoire de la cybersécurité.
This is the most serious 48 hours in cybersecurity history."Black October" they're calling itIt seems every *hour* there's a new incident, that in a typical year, would be one of the biggest incidents of the *entire year*SUMMARY OF THE LAST 48 HOURS:YEAR-LEVEL INCIDENTS… https://t.co/ZjKhMv2FjEpic.twitter.com/dMlTTLthTu
Le site spécialisé allemand SecurityToday a remonté le fil : beaucoup de ces attaques datent de plusieurs semaines, voire plusieurs mois, et certaines remontent à octobre 2025. Ce qui a explosé, c'est le nombre d'annonces concentrées sur quelques jours. Aucune preuve publique ne relie ces incidents à une offensive coordonnée.
L'emballement a pourtant atteint des sommets. Nick Dobos, prompt engineer (spécialiste de la rédaction d'instructions pour l'IA) chez The Browser Company, affirme que “des dizaines, voire des milliers d'essaims d'agents IA” pirateraient “environ la moitié d’Internet”. Aucune donnée ne vient étayer ce chiffre.
Dozens if not thousands of Ai agent swarms bigger than the hugging face incident are hacking about half the internet right now https://t.co/eUOUZmFxD8
Son message renvoie à l'incident Hugging Face, du nom d'une grande plateforme de partage de modèles d'IA. En juillet, environ 700 agents d'OpenAI, alors testés en laboratoire, ont attaqué ce site pour tricher à un examen de cybersécurité, selon l'enquête indépendante de METR et Redwood Research.
METR & Redwood Research investigated agent behavior in the Hugging Face incident. We found agents developed a universal cheat for ExploitGym within 4 hours, then coordinated multi-day R&D efforts to trick the scorer into accepting cheats, including trying to tamper with logs. pic.twitter.com/fZAmtL3SBU
Ces dérapages forment un troisième phénomène, distinct des campagnes criminelles : des IA en test qui sortent du cadre fixé par leurs concepteurs. Des agents d'OpenAI ont ainsi piraté des sites gouvernementaux nord-américains, et Claude, chez Anthropic, a piraté trois entreprises en croyant jouer. De quoi interroger le contrôle des IA les plus avancées, sans prouver pour autant qu'une offensive vise Internet en ce moment.
À plus long terme, ce sont les États les mieux outillés qui inquiètent. Storm-0940 montre qu'un groupe lié à un service de renseignement peut viser des centaines d'organisations à la fois, sans pause, avec un outil gratuit. Dans le pire scénario, aujourd'hui théorique, un État combinerait des failles inédites et des milliers d'agents pour frapper en même temps l'énergie, les hôpitaux et les banques, plus vite que les défenseurs ne peuvent corriger. Aucun élément public ne montre une telle opération.






