Le chiffre s'affiche à l'écran, net, précis, presque officiel. Vous le notez, vous calculez, vous vous projetez déjà. Et si ce montant, si rassurant soit-il, reposait sur une carrière trouée sans que vous le sachiez ? Le simulateur ne ment pas, mais il ne connaît de votre vie professionnelle que ce qu'on a bien voulu lui raconter. Le reste, ces mois et parfois ces années oubliés, ne pèse rien dans son calcul. Et cela peut coûter cher.
Il faut comprendre une mécanique simple pour saisir le piège. Le simulateur d'Info Retraite n'est pas un enquêteur, c'est un calculateur. Il ne devine rien, il additionne seulement les trimestres et les salaires que les différentes caisses ont reportés sur votre relevé de carrière. Si une période n'a jamais été déclarée, ou si elle s'est perdue lors d'un changement de régime, elle n'existe tout simplement pas à ses yeux. L'estimation paraît fiable, mais elle repose sur des données parfois lacunaires.
Le phénomène n'a rien d'anecdotique. Le rapport de la Cour des comptes publié en mai 2026 est sans détour : en 2025, une nouvelle pension sur neuf, soit 11,1 %, comportait une erreur financière, contre 10,5 % en 2024. Le manque à gagner cumulé atteint 1,1 milliard d'euros, et près de 75 % de ces erreurs jouent au détriment du retraité plutôt qu'en sa faveur. Plus de la moitié de ces erreurs définitives proviennent de données de carrière absentes ou erronées transmises par les employeurs ou les organismes. Se fier aveuglément au montant affiché revient donc à jouer sa pension sur un document que personne n'a vérifié à votre place. La seule parade consiste à confronter, ligne par ligne, le relevé de carrière à sa propre mémoire professionnelle.
Certaines tranches de vie disparaissent plus souvent que d'autres. Le service militaire arrive en tête des grands oubliés : bien qu'il ne donne lieu à aucune cotisation, il est assimilé et doit valider des trimestres, à raison d'un trimestre par tranche de quatre-vingt-dix jours, dans la limite de quatre trimestres par an. Encore faut-il qu'il figure au relevé, ce qui est loin d'être systématique. Viennent ensuite les premiers pas dans la vie active, jobs étudiants, apprentissage et stages rémunérés, fréquemment absents parce que mal déclarés à l'époque.
La liste ne s'arrête pas là. Les périodes de chômage indemnisé, les arrêts maladie, les congés maternité, censés générer des trimestres assimilés, se volatilisent régulièrement, tout comme les années des anciens indépendants gérées par l'ex-RSI, ou les périodes travaillées à l'étranger. Chaque trou coûte cher, et le calcul est double : un trimestre manquant applique une décote de 1,25 % sur le taux de la pension, mais il réduit aussi le coefficient de proratisation, qui pénalise une seconde fois le montant final. Sur une pension de base de 1 200 euros mensuels, un seul trimestre manquant représente ainsi environ 22 euros de moins chaque mois, à vie. Sur une carrière, quelques trimestres égarés se traduisent donc par des centaines d'euros envolés chaque année. C'est précisément ce que le simulateur, faute de données, ne montrera jamais.
La bonne nouvelle, c'est que ces erreurs se corrigent, à condition de s'y prendre tôt, et il n'est pas nécessaire d'attendre 55 ans pour agir. À partir de cet âge, chacun peut demander la rectification de sa carrière directement depuis son espace personnel sur le site de l'Assurance retraite, via le service en ligne dédié. Avant 55 ans, la démarche reste possible, mais elle passe par un courrier adressé directement à la caisse concernée, accompagné des justificatifs. Le bon réflexe consiste à reconstituer sa chronologie année par année, puis à réclamer chaque période manquante à la caisse concernée. Bulletins de paie, attestations France Travail, relevés de la sécurité sociale : mieux vaut rassembler ces preuves tant qu'elles sont encore retrouvables.
Pour le service militaire, un document précis fait foi : l'extrait des services. Le centre à contacter dépend de l'armée d'affectation : le Centre des archives du personnel militaire de Pau pour l'armée de Terre et la gendarmerie, le bureau des archives de Dijon pour l'armée de l'Air, et Toulon pour la Marine. Un simple certificat de présence ne suffit pas. La régularisation prend en général de deux à six mois pour un dossier simple, mais peut s'étendre jusqu'à 18 mois pour les cas complexes, employeur disparu, périodes à l'étranger ou multi-régimes, d'où l'intérêt d'anticiper plusieurs années avant le départ. Si la caisse tarde ou refuse, trois recours gratuits existent : la commission de recours amiable, le médiateur de l'Assurance retraite, puis le tribunal. Et lorsqu'une période ne peut être régularisée faute de preuve, le rachat de trimestres, déductible des impôts, reste une option à étudier. Le simulateur donne une première idée, jamais une vérité. La vraie pension se joue sur le relevé, et c'est à vous de le passer au crible.
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