IAbstinence textuelle

Aux États-Unis, on peut invoquer Dieu ou ses convictions humanistes pour être exempté d’utiliser l’IA générative. C’est ce que démontrent deux exemples ces derniers mois, qui pourraient faire boule de neige.
En mai, le pape Léon XIV avait déploré dans une encyclique que l’intelligence artificielle pourrait porter atteinte à la dignité humaine et entraîner des suppressions d’emplois si elle n’était pas encadrée.
Il y dénonçait notamment l’exploitation « de millions d’êtres humains » pour l’« étiquetage des données, [la] modération des contenus – souvent très mauvais –, [l’]apprentissage des modèles », et appelait à « briser les chaînes de nouvelles formes d’esclavage ».
Le souverain pontife espérait aussi que « toute mise en place de l’automatisation et de l’IA [s’accompagne] de mesures vérifiables en matière de protection de l’emploi, de reconversion professionnelle et de participation des travailleurs ».
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« J’écris mon code et je le relis à la main, ce qui peut paraître fou »
Opposée à l’utilisation de l’IA dans le cadre de son travail d’ingénieure en informatique, Erin Maus a de son côté obtenu de son employeur « ce qui s’apparente à un miracle », relevait Business Insider en juin : une dérogation pour raisons religieuses.
Se revendiquant de l’universalisme unitarien (une religion libérale, inclusive et progressiste), Erin Maus avait des objections d’ordre environnemental et éthique à l’égard de l’IA. Elle avait alors consulté un avocat spécialisé en droit du travail ainsi que le pasteur de sa paroisse locale afin de mieux étayer son argumentation.
Les employeurs pourraient se retrouver devant les tribunaux s’ils licencient purement et simplement les travailleurs qui demandent une exemption fondée sur la foi de l’utilisation de l’IA, expliquait Ashley Herd, ancienne avocate de McKinsey.
« J’écris mon code et je le relis à la main, ce qui peut paraître fou », se réjouissait cette femme de 34 ans, qui vit en Caroline du Nord et travaille pour une grande entreprise spécialisée dans les technologies et le divertissement, qu’elle qualifie de progressiste. Elle soulignait d’ailleurs avoir terminé une tâche de programmation informatique à la même vitesse qu’un collègue qui utilisait l’IA pour gérer une tâche quasi identique.
« Il n’est pas nécessaire de croire en un dieu pour bénéficier d’une dérogation religieuse »
S’inspirant d’Erin Maus, David Durman, qui travaille à l’université du Kentucky, a lui aussi demandé et obtenu d’être dispensé d’utiliser personnellement l’IA dans le cadre de ses fonctions. Contrairement à Maus, il n’a pas justifié sa demande au nom d’une quelconque religion, mais en vertu de ses convictions « humanistes ».
« Il n’est pas nécessaire de croire en un dieu pour bénéficier d’une dérogation religieuse à l’utilisation de l’IA au travail », souligne ironiquement TechCrunch. David Durman a en effet bénéficié du soutien de l’Association humaniste américaine (AHA). Créée en 1941 pour promouvoir les droits des humanistes, agnostiques, athées et autres non théistes, l’organisation se présente comme la voix des non-croyants, « et un problème pour la droite religieuse ».
L’AHA explique avoir conseillé à Durman de demander des aménagements au motif de ses « convictions sincères en tant qu’humaniste », ce qui lui a été accordé. « En tant qu’humaniste, promouvoir le bien-être et l’épanouissement de l’humanité est au cœur de ma philosophie de vie, et je crois que notre capacité à penser et à raisonner par nous-mêmes mérite d’être protégée », explique David Durman :
« En ce qui concerne les technologies d’IA — en particulier l’IA générative et les grands modèles de langage (LLM) —, il m’apparaît clairement que l’existence et l’utilisation de ces technologies vont à l’encontre du bien-être humain. L’IA porte atteinte à la capacité des individus à gagner leur vie, ses coûts environnementaux sont catastrophiques pour l’humanité et notre planète, et le fait qu’elle supplante et s’approprie la créativité humaine menace des éléments de notre culture, tels que l’art et la littérature, qui font prospérer la société. J’ai demandé des aménagements sur mon lieu de travail car l’utilisation de l’IA va à l’encontre de mes convictions humanistes profondément ancrées, qui exigent que j’assume la responsabilité personnelle de la moralité de mes actes. Je ne peux, en toute bonne conscience, participer à l’utilisation et à la prolifération de cette technologie. »
« Les convictions humanistes de M. Durman sont sincères, et son employeur a eu raison de lui accorder un aménagement tenant compte de ces convictions », précise Alexandria Huiskens, avocate au sein de l’American Humanist Association :
« Les systèmes de croyances non théistes globaux, tels que l’humanisme, ont droit à la même protection religieuse en vertu du Titre VII [du Civil Rights Act de 1964, qui mit fin à toutes formes de ségrégations, de discriminations reposant sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine nationale, ndlr] et de la Constitution des États-Unis que les religions “traditionnelles”, et le fait que les non-théistes comme M. Durman aient droit à ces mêmes protections et à la liberté de conscience reflète l’engagement profond et de longue date de notre pays en faveur de la liberté religieuse pour tous. »
Un acquis obtenu sur fonds de lutte contre la ségrégation raciale
L’AHA rappelle avoir aussi contribué à la rédaction de la Déclaration de Luxembourg sur l’intelligence artificielle et les valeurs humaines. Adoptée par l’Assemblée générale des Humanistes internationaux en 2025, elle stipule que l’IA ne doit en aucun cas se substituer au jugement, à la raison ou à la responsabilité humaines, et soulève des préoccupations quant aux effets de l’IA sur les travailleurs, les créateurs et l’environnement, notamment.
TechCrunch relève que si la situation d’Erin Maus est « particulièrement inhabituelle », eu égard au fait qu’il est rare que des ingénieurs en informatique écrivent du code sans aucune aide de l’IA, celle de Durman semble plus terre-à-terre. Dans le cadre de ses fonctions administratives, où il accompagne les chercheurs dans leurs demandes de subventions, Durman n’avait en effet pas été tenu d’utiliser l’IA au travail.
À l’instar de nombreux travailleurs dans divers secteurs, certains de ses collègues et de ses supérieurs lui avaient recommandé d’essayer ces outils ; il a donc cherché à obtenir dès maintenant une dérogation, au cas où cette suggestion deviendrait une obligation à l’avenir. « J’espère que si [d’autres personnes] partagent ces sentiments, elles se sentiront encouragées à trouver une solution », avance M. Durman.
Un type de dérogation rendu possible aux États-Unis, à la suite de l’abolition de l’esclavage, puis de la lutte contre la ségrégation raciale, mais qui ne saurait s’appliquer en France du fait de ses racines laïques et républicaines, rappelle de son côté service-public.fr : « Non, la religion ne peut pas être un motif de refus de réalisation des tâches pour lesquelles le salarié a été embauché ».





